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Chassol : « La musique se niche partout »

Publié lepar Ghislain Chantepie
 Christophe Chassol au Théâtre de la Mer à Sète le 09 juillet 2021 | G. Chantepie
Christophe Chassol au Théâtre de la Mer à Sète le 09 juillet 2021 | G. Chantepie ©Radio France

Rencontre à Sète avec le prolifique pianiste programmé cette année par Gilles Peterson au Worldwide Festival.

Si l’aventure du Worldwide a démarré sur une plage, c’est bien l’écrin unique du Théâtre de la Mer sétois qui a offert à ce festival ses lettres de noblesse. Réunir dans ce lieu merveilleux les formations les plus authentiques et les pointures du dancefloor reste une équation hasardeuse pour qui ne s'appelle pas Gilles Peterson. Alors que de nombreux festivals reprennent des couleurs cet été après une année blanche, le DJ anglais a lui aussi relancé son festin musical autour de deux uniques soirées dédiées au live dans cette arène entre ciel et mer. Epaulé par son batteur Ismaël Nobour, le pianiste touche-à-tout Christophe Chassol y a ouvert le bal ce vendredi soir auprès d’un public magnétisé par la mise en scène de Ludi, sa dernière pièce conceptuelle.

Vous venez d’achever votre concert ce soir au Théâtre de la Mer, comment s’est-il déroulé ? 

C’est la vraie vie de jouer dehors, et de cette façon ! J’étais un peu anxieux car mon batteur habituel, Mathieu Edward, m’a annoncé il y a trois jours qu’il ne pouvait pas faire la date à cause d’une erreur d’agenda. Ismaël Nobour l’a remplacé, qui a dû travailler les répertoires de Ludi au pied levé, et il a assuré à fond. Je suis en admiration devant les musiciens qui arrivent à ingurgiter autant de matériel de cette façon. Alors c’était un super moment oui, avec un public super car les gens sont encore dans ce moment où ils ont jeûné de musique durant des mois. Chaque note en devient incroyable, je ne sais pas combien de temps ça va durer comme ça, mais c’était très agréable de le faire ce soir.

Ce sont aussi pour vous des retrouvailles avec le Worldwide Festival de Gilles Peterson où vous aviez déjà joué il y a 7 ans. Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?

J’en garde un hyper bon souvenir. Je jouais alors avec Jamire Williams, un batteur américain que j’adore et qui habitait alors en France. Ce qui est marrant, c’est que ce concert est disponible sur le net et a pas mal tourné. Je le remate de temps à autres car Jamire ne joue pas comme mon batteur habituel, et j’adore la façon dont il joue sur ce live. Je me souviens que lorsque je suis arrivé, je me suis dit qu’il n’y avait personne, que le public n’était pas venu. Et au bout de deux minutes, j’ai levé la tête et c’était noir de monde, avec une super vibe même si un festivalier est décédé cette année-. Mais on a fait ce concert, qui parle de transcendance, du Gange… Je pense que ça a fait du bien à tout le monde, et c’est en tous cas un super souvenir. C’est grâce à Gilles Peterson tout ça, il a fait beaucoup pour moi en Angleterre, et puis ici naturellement.

C’est avec une autre pièce que vous revenez ce soir au Théâtre de la Mer, un disque-film conceptuel baptisé Ludi qui pousse encore davantage votre technique d’harmonisation…

C’est vrai qu’auparavant, j’étais davantage dans une démarche documentaire. J’avais ce que je filmais, le son de ce que je filmais, que j’harmonisais et que je jouais sur scène. Et là, il y a une couche de réalité supplémentaire avec le fond vert, c’est-à-dire que j’ai filmé mes amis musiciens, qui ont chanté les mélodies issues des tournages documentaires, puis ils ont rechanté par-dessus l’image. Il y a donc une seconde couche de réalité par-dessus l’image, et je me suis rendu compte que filmer sur fond vert, c’est-à-dire faire de la post-production et du graphisme, n’enlève pas la réalité des choses. Ce tournage a bel et bien eu lieu, même s’il a été découpé ensuite, et c’était un moment bien réel là aussi. Il y a donc aussi une émotion dans la post-production, et j’adore jouer ce truc car il y a quatre couches de réalité : Ismaël Nobour à la batterie et moi au clavier qui le jouons en live avec, il y a les images que nous avons filmées avec leur son, puis la post-musique qu’on a enregistrée, et enfin le fond vert qui est lui aussi harmonisé. Donc, j’ai un peu l’impression d’être dans un espace en quatre dimensions. Ça me fait tripper et c’est hyper drôle à jouer.

L’un des titres joué ce soir, Rollercoaster, réunit à l’écran Alice Lewis, Thomas de Pourquery et Alice Orpheus dans une sorte de messe hallucinatoire… Quelle est l’histoire de ce morceau ?

La classification des jeux retient le simulacre, le hasard, la compétition, et le vertige. Il me fallait donc une séquence de vertige et j’avais envie de filmer des montagnes russes qui permettraient de se mettre la tête à l’envers, mais aussi d’harmoniser les cris. Mon cousin, qui connait bien le Japon, m’a emmené dans un parc d’attractions à Tokyo. C’était assez épique car nous n’avions pas le droit de filmer, on a dû s’enfuir après le ride (rires). Au niveau du son, ça a permis une sensation qui ouvre les portes de la perception, le fait d’avoir un état comme altéré… Et quant au trio, ils font en fait toujours la même chose, un même accord qui va sur plein de choses. J’ai toujours un morceau comme ça, dans chacune de mes pièces. C’est un morceau qui est très punk-rock anglais, avec les mèches et les guitares, mais aussi avec une grosse ligne de basse. Et des accords cools tu vois, majeurs ou mineurs, mais leur agencement fait que c’est stylé. Je voulais un morceau un peu Peanuts, un peu Charlie Brown, un truc qui fonce avec une belle grille d’accords et une mélodie hyper naturelle. J’aime bien faire des choses hyper spontanées mais que je puisse vernir par la suite, le fait de pouvoir mettre en forme la spontanéité.

Il y a également beaucoup d’autres artistes qui ont contribué à Ludi. Il s’agit donc aussi d’un vrai projet collectif ?

Sur scène, c’est en fait un véritable trio. Il y a la batterie, le clavier, et l’écran. Et l’écran, ce sont tous ces personnages et toute cette post-musique. Oui, l’album est plus collectif mais par expérience, c’est-à-dire qu’à force de tourner avec cette même équipe que j’adore, à chaque fois j’avançais tous les soirs dans les maquettes. Et puis j’ai bossé avec un monteur, c’était une expérience géniale de rester deux mois 24h sur 24 dans des discussions sur la taille des split-screens, en regardant des De Palma ou Shining pour voir comment une balle tombait à terre… Et le fil qui reliait les images étant la musique et l’invisibilité de la musique. Je déteste la notion de mérite, l’idée que l’on peut se faire tout seul. Et ce film-là, en effet, j’ai réalisé qu’il était beaucoup plus collectif. Il m’a aussi enseigné un truc sur les quatre catégories du jeu : pour faire la meilleure pièce, la meilleure partie possible, on peut enlever la compétition. Sur le jeu de la phrase à la fin du concert, quand quelqu’un ne se souvient pas d’un mot, quelqu’un lui souffle…

Mais vous le sortez tout de même du jeu, au final…

Oui mais c’était pour le jeu, c’est moi qui fais la voix off, c’est comme si Dieu avait dit ‘You’re out’. Si l’on enlève la compétition dans un match de tennis, on peut imaginer un échange hyper beau, hyper long, sur la ligne ou au filet. Un truc qui dure et où l'essentiel n'est pas qui marque le point, mais où c’est l’échange qui compte. J’ai aimé aussi faire ces techniques, que j’ai appelées un peu pompeusement « concerto pour batterie et cour de récréation », ou « concerto pour flûte et basket-ball ». L’idée était de renverser le concept de concerto, où tu écris pour un soliste, tu lui écris sa partition, et il l’interprète. J’ai ainsi fait improviser des musiciens de jazz, sur des solos de 8 ou 15 minutes, puis j’ai harmonisé ensuite chacune des notes.

La question du temps est également centrale dans votre travail, entre le présent de la captation, le futur de la post-production… Hermeto Pascoal, qui jouait ici-même il y a deux ans, estimait que la sensation doit venir avant la réflexion en musique. Partagez-vous cette idée ?

I agree to disagree ! Je suis un fan d’Hermeto, c’est à lui que j’ai volé la technique d’harmonisation du discours. Il a fait un album en 1992 qui s’appelle Festa Dos Deuses où il harmonise une petite fille dans son bain avec sa mère, un discours de président, un commentaire de match de football… J’étais scotché par ça. Ce qu’il dit là, je comprends qu’il le dise, mais être didactique pour moi n’enlève pas le mystère. Tu peux savoir un tas de choses sur une œuvre avant de la voir et ça ne t’enlèvera pas le mystère de sa genèse ni de sa matérialité. On reçoit une œuvre à un moment précis, dans telle acoustique, avec telle personne, etc… Dire qu’un film est le meilleur, ça ne veut rien dire en tant que tel. C’est le meilleur film au moment où je l’ai vu, avec la vibe que j’avais à ce moment-. Moi, j’adore réfléchir à un truc avant de le regarder, parce que ça me donne des clefs, et je sais que je n’annihilerai jamais le mystère qui est inhérent à chaque chose.

Y a-t-il des situations, des moments de vie qui vous ont inspiré mais qui ont résisté à votre envie de les sublimer en musique ? La réalité est-elle parfois la plus forte ?

Il y a des choses que je n’ai pas réussi à faire, mais c’était soit par flemme, soit que ce n’était pas le bon moment. Le confinement m’a fait replonger dans mes disques durs et j’ai retravaillé des trucs anciens que j’avais filmé à l’iPhone, au 5D… Je pense que tout est harmonisable, que tout est intéressant. La musique se loge et se niche partout. Le truc, c’est d’écouter plutôt qu’entendre. C’est peut-être cliché de le dire, mais on est vraiment dans une accélération permanente. Des gens ont compris ça depuis très longtemps, comme Steve Reich ou Terry Riley qui ont fait de très longues pièces, en réaction à une époque de plus en plus rapide… Quand John Cage a fait sa pièce Silence, il a aussi dit qu’il n’y a pas de silence. Il n’y a jamais de silence, il y a les gens qui toussent, il y a l’électricité statique… Tous ces événements arrivent dans cet espace sonore, et ton boulot à toi, en tant que musicien, c’est trouver le inner river de cette portion de réalité que tu as extraite. Donc potentiellement tout est intéressant, oui. C’est presque infini.