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Sufjan Stevens offre son nouvel album en libre écoute

Publié lepar Ghislain Chantepie
Sufjan Stevens à Boston en mai 2016 (Burak Cingi/Redferns)
Sufjan Stevens à Boston en mai 2016 (Burak Cingi/Redferns) ©Getty

Le songwriter américain retrouve son beau-père Lowell Brahms sur "Aporia", un saut de l’ange dans l’immensité synthétique.

Sufjan Stevens, génie aux mille visages ? Voilà bientôt 20 ans que la voix frissonnante de ce musicien aux cordes innombrables parcourt l’échine des vastes étendues folk, couronné en cela par une nomination à l’Oscar de la meilleure chanson originale pour son joyau Mystery Of Love en 2018. Mais année après année, ce natif de Detroit s’est également sans cesse distingué pour son appétence inlassable à l’expérimentation, naviguant à cœur ouvert dans les hauts fonds de l’electronica, de la pop ou encore du rap alternatif - gagnant d’ailleurs le respect des plus grands parmi lesquels Kendrick Lamar, Mac Miller ou encore Childish Gambino.

Le talent musical exceptionnel de Stevens semble finalement lui brûler les doigts, jusqu’à l’aimanter continuellement vers de nouveaux horizons loin de ses pâturages folk. Annoncé initialement pour le 27 mars prochain, son nouvel album Aporia vient de faire l’objet d’une mise en ligne anticipée compte-tenu de l’incertitude régnant désormais dans la mise en bac des sorties discographiques. Maintenant accessible en libre écoute, ce nouveau disque forme ainsi une trajectoire jusqu’ici inconnue dans la déjà longue carrière du quadragénaire, celle de l’immensité des musiques ambient. 

Connu pour ses inclinaisons spirituelles, Sufjan Stevens parle d’ailleurs plus volontiers de musique new-age lorsqu’il décrit ce nouveau projet synthétique concocté avec son beau-père Lowell Brahms, un personnage capital dans son itinéraire artistique et qui fonda avec lui le label Asthmatic Kitty à la fin des années 90. Démarrant sur une triade cosmique que ne renierait pas Brian Eno, le premier extrait dévoilé le mois dernier soulevait déjà la poussière et l’émotion de synthés d’un autre âge, croisés il y a bien longtemps au détour des pyramides futuristes de Blade Runner. Un hors-d’œuvre prometteur baptisé The Unlimited et qui s’accompagnait bel et bien d’une mise en images totalement new age, où des éléments naturels semblent fusionner dans un long crépuscule psychédélique.

En forme d’indice supplémentaire pour deviner la suite, Sufjan Stevens mettait alors en ligne sous forme de playlist une collection de titres ayant influencé ce projet où se croisent les Warpiens de Board Of Canada, l’icône Peter Gabriel ou encore, sans surprise, le totem grec Vangelis. Dans les labyrinthes new-age où se niche le cœur de cet Aporia, on retrouve bel et bien un fil d’Arianne laissé par ces bonnes fées d’un autre temps. Parmi la vingtaine de nouvelles compositions dévoilées par le duo, quatre d’entre elles seulement franchissent la barre des trois minutes dont ce What It Takes aux battements cinématographiques, emmenant haut, très haut, l’auditeur devenu en un instant voyageur d’un autre monde.

Plus loin, cet Agathon bien digne d’un chaos troyen prend des allures électriques, mutant d’un métronome cosmique vers un solo de guitare paranormale. Bien des ombres enveloppent d’ailleurs les pièces maitresses de ce disque, des interludes qui n’en sont pas où l’azur est souvent proche (Disinheritance, Glorious You), et où soufflent encore comme sur Misology ou Conciliation des vents et des chœurs mythologiques. La modernité, pourtant, n’est pas absente de ce disque où Stevens et Brahms rivalisent d’ingéniosité expérimentale et s’offrent, avec The Runaround, une virée sonique toute en rebonds, où la liberté des machines préfigure une montée pop aussi inattendue que juvénile.

Lorsqu’ils ont mis en ligne Aporia sur leur site web cette semaine, les deux musiciens l’ont accompagné d’un message indiquant ne nourrir « aucune illusion » sur l’importance de cette sortie dans les circonstances actuelles. Mais les deux musiciens demeurent également confiants sur les vertus de la musique pour accompagner les cœurs, et sa capacité à offrir « beauté, sagesse, lumière et vérité » en ces moments difficiles. La moitié des recettes tirées de la vente de ce disque sera, à ce titre, reversée à des associations caritatives luttant contre les conséquences sociales de la pandémie.