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"Siku", la flûte magique de Nicolá Cruz

Publié lepar Ghislain Chantepie
Nicolá Cruz, enfant des étoiles ? | Matt Wheeler (Kartel)
Nicolá Cruz, enfant des étoiles ? | Matt Wheeler (Kartel) ©Autre

Le producteur équatorien signe un deuxième album habité qui exalte ses racines andines, à découvrir en écoute intégrale.

Le Siku est une flûte de pan très pratique. Ses tubes de roseau, placés sur deux rangées distinctes, lui permettent d’être jouée en solo ou en tandem. Dans cette dernière configuration, chaque musicien peut ainsi répondre à l’autre en n’utilisant qu’une partie des tubes seulement. En offrant le nom de cet instrument millénaire à son nouvel album, Nicolá Cruz a joué avec astuce sur les symboles : ce deuxième disque est bien le fruit d’une énergie duale, un métronome qui trouve sa force dans le mouvement d’un balancier désormais collectif.

Il y a quatre ans, le Franco-équatorien surgissait des pentes de Quito avec un premier album qui bousculait l’espace-temps. Encouragé par un certain Nicolas Jaar, Cruz sortait alors Prender el Alma, un projet syncrétique entre traditions sud-américaines et productions électroniques contemporaines. Une transe tribale et brillante qui semblait tout droit sortie de son seul cerveau et du vieil entrepôt de la capitale montagneuse où il l’avait enregistrée.

La plus grande nouveauté de ce second disque tient donc d’abord à l’élargissement créatif dont il est le fruit, l’invitation de Cruz à une vingtaine de chanteurs et musiciens qui vont guider son regard moderne dans les entrailles de la tradition andine. Esteban Valdivia est de ceux – là, un compatriote qui offre son souffle au titre introductif de l'album dans une sorte de fugue mariant le vent aux percussions et, comme un symbole, totalement dénuée d’électronique.

A sa suite, Siku  apparait d’ailleurs comme un véritable pont entre les deux univers, la flûte de pan prenant des couleurs plus synthétiques tandis que les beats caractéristiques du producteur refont ici leur apparition, parfois ponctués de coup de baguettes disruptifs. Avec son El Diablo Me Va A Llevar, Nicolá Cruz plonge alors dans une fusion qui aiguise les sens, une écorce sombre et cyber où le roseau andin va jusqu’à faire écho lointain au bambou japonais du collectif Geinoh Yamashirogumi.

Cet album ne serait pourtant pas celui d’un esprit collectif, recherché aujourd'hui par le trentenaire, si des voix amies n’en formaient pas la corde sensible. Ces chants forment bel et bien le cœur de son disque, sous forme de harangue montagneuse avec *Hacia Delante, * de ballade aux effluves bossa sur Criançada, ou encore dans le mystère fusionnel de Voz De Las Montañas,un titre où l’étrange duo suédo-colombien Minük fait acte de spiritisme oriental.

Nicolá Cruz toujours plus proche du cosmos andin | Matt Wheeler (Kartel)
Nicolá Cruz toujours plus proche du cosmos andin | Matt Wheeler (Kartel) ©Autre

Fasciné par les rituels de ses ancêtres, Nicolá Cruz a même plongé dans les méandres de la numérologie pour composer Siete, septième titre de son nouvel album. 7 ou le chiffre magique par excellence, celui de la sagesse et de la chance. Mais 7 aussi comme la date où le percussionniste a vu le jour, et qu’il a voulu décomposer ici dans une fractale musicale de près de 6 minutes où se croisent la flûte indienne et les peaux les plus traditionnelles. Vedette de cette nouvelle rencontre, le Sitar mène ici la danse comme un invité de marque, voyageur lointain venu d’un autre continent mais auquel l’on reconnaît ici une parenté indéfinissable, comme au-delà du temps.

Certains pourront chercher dans ce nouveau disque le bidouilleur sonore révélé par *Prender el Alma * sans le retrouver immédiatement. Cruz n’a pourtant pas délaissé ses beats ancestraux, que l’on retrouve au premier plan de *Señor De Las Piedras * aux allures de pulsar mutant, ou dans les textures organiques du plus tranquille Okami.

La quête de Nicolá Cruz demeure pourtant mystérieuse. A travers sa musique, ce passionné de rituels, de symboles et de chiffres ne laisse paraitre que certaines facettes de son exploration personnelle. Il semble aujourd’hui comme un barde prêt à percer les nuages, à gratter le ciel pour toquer à la porte des dieux andins, aspirant à la cosmogonie à la manière d'une constellation électronique. Sur le toit du monde et de la cordillère australe, à la frontière des pierres et de l'espace, les éléments seront-ils un jour habités au point de chercher en lui, tel Pan et sa flûte, un nouveau berger ?

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"Siku", le nouvel album de Nicola Cruz, sort le 25 janvier 2019 sur le label ZZK records.

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"Prender el Alma" est le premier album de Nicolá Cruz.