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"Our Pathetic Age", les lumières noires de DJ Shadow

Publié lepar Ghislain Chantepie
DJ Shadow en 2017 à Oslo | Gonzales Photo/PYMCA/Avalon/Getty
DJ Shadow en 2017 à Oslo | Gonzales Photo/PYMCA/Avalon/Getty ©Getty

Le producteur californien dévoile un sixième album qui se heurte aux peurs de notre temps, à découvrir en écoute intégrale.

DJ Shadow pourrait être tenté de regarder dans le rétro. A bientôt 50 ans, le père du cultissime Entroducing…. est après tout le vétéran emblématique d’une musique qui semble presque venir d’un autre siècle, cet abstract hip-hop qu’il a déchiffré au fil de ses disques à travers l’usage d’un sampling total et syncrétique. Une forme d’ambition contemporaine, pourtant, ne semble aujourd'hui plus devoir quitter l’esprit du producteur californien qui déjà, en 2016, tentait de franchir une étape avec The Mountain Will Fall. Un album qui osait la refondation en puisant moins dans les samples qu’auparavant au profit d’instruments plus méconnus dans ses compositions, synthétiseurs et cuivres notamment.

Trois ans après la sortie de ce long-format honorable, Josh Davis revient aujourd’hui avec Our Pathetic Age, une somme de 26 nouveaux titres au nom de baptême ténébreux. Un disque conçu en deux parties qui laisse d’abord libre cours à l’expérimentation instrumentale, avant de chevaucher dans sa seconde moitié toutes les frontières du hip hop. Un disque qui tente aussi de se frotter aux peurs de notre époque à travers son titre valant défi d’interprétation pour ce maître de l’ésotérisme électronique.

De noirceur, Our Pathetic Age n’en manque franchement pas. Avec sa sombre disto grésillante, Nature Always Wins introduit ainsi l’album telle l’antichambre d’un monde défunt. Il faut du temps d’ailleurs, pour que la lumière perce dans cette première moitié instrumentale, pointant à peine dans les fugues synthétiques de Slingblade, hachée menue par les drums martiales de Juggernaut ou s’échappant parfois du nuage de beats d’un Beauty, Power, Motion, Life, Work, Chaos, Law. Au milieu de cette tempête, c’est du piano apaisé et bientôt grandiose de Firestorm que le jour se lève enfin, un éclat orchestral et jusque alors inconnu dans la production de l’électronicien américain. Plus loin encore, c’est l’énergique Rosie qui sonne la fin du crépuscule avec ses samples cognants et malaxés dans une fusion tribale.

Cette dynamique, on la retrouve immédiatement dans Drone Warfare, qui inaugure la moitié rap du disque et prend la forme d’une leçon de scratches où se niche le flow du New-yorkais Nas. Autres invités de luxe, les trois De La Soul offrent à la pépite Rocket Fuel un groove aux antipodes de la première partie du disque, justifiant par leur style « so hot » que les rayons du soleil aient fini par disparaître de cette planète. Plus loin encore, le compagnon de route de Shadow Gift of Gab (Blackalicious) donne la réplique à Lateef the Truthspeaker et Infamous Taz sur un C.O.N.F.O.R.M old-school et impeccable. On retrouve même le talentueux Fantastic Negrito sur cet album, cet esthète de la black-music qui conjure le Dark Side Of The Heart dans une fusion de hip-hop et de R’n’B presque chaleureuse. Une douceur rare qui emprunte aussi à la soul et au funk sur le titre final où le micro de Samuel T. Herring (Future Islands) se fait consolant.

DJ Shadow pourtant ne semble pas décidé à trancher entre le mal et le remède sur son nouveau disque. Our Pathetic Age se teinte bien de l’optimisme et de l’énergie de voix brillantes mais qui ne triomphent jamais vraiment du tourment sonore soigneusement entretenu par le producteur. « Il y a toujours de la lumière dans la noirceur », conclue tout de même le Californien dans un message à l’espoir incertain.

"Our Pathetic Age", nouvel album de DJ Shadow, est sorti le 15 novembre 2019 sur le label Mass Appeal.