Menu
Écouter le direct

Joakim : « L’ambient est une musique physique »

Publié lepar Ghislain Chantepie
Joakim Bouaziz, tête chercheuse du label Tigersushi
Joakim Bouaziz, tête chercheuse du label Tigersushi

Le patron du label Tigersushi réunit le gratin underground tricolore dans une nouvelle compilation dédiée aux musiques planantes, à écouter ici en intégralité.

Il y a deux ans sortait des limbes un objet rare, un ovni en forme de quasi-manifeste à l’initiative du producteur parisien Joakim. En publiant sa première compilation Musique ambiante française, le patron du label Tigersushi faisait alors bien plus que réunir une pléiade de compositeurs électroniques autour d’un disque en commun. Il offrait aussi à voir le rayonnement et l’influence persistante de l’ambient-music au sein de la grande famille hexagonale des musiques électroniques.

Avec le second volet de cette collection, attendu dans les bacs cette semaine, Joakim poursuit un travail de cartographie précieux où se mêlent sous une même bannière des artistes tels que Krikor, Louisahhh, Yuksek ou Ivan Smagghe. Rencontre, écoute intégrale et secrets de fabrication dans le studio de cet as de la production.

On voyageait déjà beaucoup sur le premier volume de Musique Ambiante Française, avec un panorama synthétique très vaste. Quelle trajectoire avez-vous souhaité donner à ce nouveau volet ?

J’ai l’impression que le premier volume était assez cosmique, avec l’idée des synthétiseurs, des machines analogiques. Une tradition qui passe un peu par Jean-Michel Jarre ou Tangerine Dream pour ne citer que les plus connus. Sur la seconde compilation, il y a quelque chose d’un peu plus sombre, qui se rapproche de la musique concrète de manière générale. Il y a encore des morceaux qui sont dans cette veine de synthés modulaires avec les titres de Pierre Rousseau, de Destiino… Mais il y a aussi des morceaux plus cassés avec parfois des sonorités plus dures. Il y a même des voix, qui étaient absentes du premier volet, avec Felicia Atkinson et Louisahhh. Ça offre une couleur vraiment différente à chaque volet. 

Yuksek, Pierre Rousseau de Paradis, Louisahhh... plusieurs artistes sur ce volume n’avaient jamais composé d’ambient-music auparavant. Comment ont-ils abordé ce projet ?

Yuksek (nda : sous l'alias Destiino) par exemple a composé son titre à Venise au cours du projet de Xavier Veilhan pendant la Biennale, en même temps que Caterina Barbieri. Il n’avait encore rien sorti de cette session donc il m’a proposé ce morceau enregistré là-bas. Tous les artistes de la compilation ont un talent assez large et une culture musicale assez profonde. Et c’est la raison pour laquelle ils sont capables de se prêter à un exercice de ce type, ce qui permet de tester des choses, des techniques d’enregistrement… Krikor par exemple,  a travaillé uniquement avec des feedbacks de bandes de K7 avec un setup très minimal qu’il n’avait jamais essayé auparavant. 

Le morceau qu’il a composé est d’ailleurs très sombre, presque industriel…

Oui, c’est un morceau très habité, c’est l’un de mes préférés sur la compilation. De la même façon, je crois que Bambounou n’a utilisé qu’une seule machine pour son titre, ce qui lui a offert une approche bien plus radicale que d’habitude.

Dans le flou du producteur marseillais Abstraxion
Dans le flou du producteur marseillais Abstraxion

Sur les deux volumes, chaque compositeur décrit avec soin les claviers et les machines utilisées pour composer son titre. La relation aux machines est-elle si importante ?

En fait, elle n’est pas si importante que cela selon moi. C’est avant tout quelque chose d’amusant et d’intéressant. C’est d’abord une référence aux disques des années 70 et 80 où, souvent avec ce genre de musique, il y avait une liste du matériel utilisé à l’arrière. En tant que musicien et collectionneur de disques, ça me faisait toujours kiffer de savoir ce qu’ils avaient utilisé. Je pense d’abord aux gens qui vont acheter le disque qui peuvent trouver ça intéressant. Certains artistes d’ailleurs ne précisent pas leur matériel, ou peu, comme Jackson qui liste simplement son ordinateur.  Alors que d’autres vont mettre des listes en extension.

Au-delà, je pense que la relation à l’outil dans la création musicale électronique est assez mal comprise, et il y a toujours des débats foireux autour de ça. Pour moi, ce n’est pas une question de technicité mais bien d’outil et de geste. De voir ce qu’a utilisé un artiste pour composer un morceau, ça dit quelque chose sur sa manière de travailler. Ce n’est pas intéressant d’un pur point de vue technique, mais ça reflète une méthode et un processus qui m’intéressent.

Benoît de Villeneuve et Benjamin Morando entre deux dimensions
Benoît de Villeneuve et Benjamin Morando entre deux dimensions

Dans l’Hexagone, le courant électronique est né dans des studios laboratoires où le son faisait l’objet de véritables recherches scientifiques. Cette tradition inspire-t-elle toujours les jeunes producteurs français ?

C’est certain, et c’est l’une des raisons pour lesquelles on a lancé ce projet. Il y a vraiment une culture française de la musique expérimentale. L’ambient en découle un peu, mais à l’origine c’est purement expérimental avec Pierre Schaeffer, Pierre Henry et la musique concrète. Ce sont des choses très importantes au plan mondial. Et les gens qui font de la musique électronique aujourd’hui, qu’ils le veuillent ou non, ont un attachement à ça. Et pas seulement inconsciemment, car plein de jeunes artistes d’aujourd’hui font des stages à l’IRCAM comme Low Jack, NSDOS, Jonathan Fitoussi... C’est un institut qui reste très vivant.

Vous invitez aussi sur ces compilations à tendre l’oreille, à ne pas écouter ces compositions en arrière-plan. Le vieux principe « atmosphérique » de l’ambiant est-il dépassé ?

Pour moi, l’ambient est un type de musique qui est assez physique, qui doit se ressentir physiquement, et qui nécessite donc une attention totale. Sinon effectivement, ça reste une atmosphère de fond mais c’est alors une autre manière d’appréhender la musique. Ce qui est intéressant, c’est d’être complètement à l’écoute de la chose tout en percevant son environnement. Et c’est en cela que c’est aussi de la musique ambiante, ce n’est pas uniquement une musique qui se fond dans un environnement, c’est aussi un environnement qui englobe une musique. C’est aussi une pique à une ère où le temps d’attention d’écoute musicale est extrêmement réduit, un message qui invite à ne pas aller trop vite, à prendre le temps d’écouter le disque.

Back to black avec Louisa Pillot aka Louisahhh
Back to black avec Louisa Pillot aka Louisahhh

Brian Eno disait passer beaucoup de temps, lors de la composition, à écouter ses pièces minimalistes afin de les affiner progressivement… Compose-t-on la musique ambiante différemment qu’un autre genre électronique ? 

Pas fondamentalement. Peut-être qu’une des raisons pour lesquelles Brian Eno a dit ça est qu’il venait d’un background rock avant de passer à ce type de musique électronique, qui était à l’époque quelque chose de complètement nouveau. En passant à l’électronique, il est passé dans ce mode où il alterne écoute et création. Mais je pense que c’est inhérent à la création électronique en général, inhérent au studio du musicien électronique, où il n’y a pas de limitation de temps. Quand on enregistre un groupe de rock, on vient, on joue, et on n’a pas le temps de se mettre à écouter ou à réfléchir, on doit juste faire le meilleur truc possible. Alors que tout musicien électronique passe sa journée à écouter, ce qui peut d’ailleurs parfois être très problématique.

Les musiques planantes sont devenues un genre populaire sur les plateformes de streaming aujourd’hui, avec une qualité de production très inégale. En sortant du champ expérimental, ce courant musical a-t-il été galvaudé ?

Ce n’est pas évident, c’est tellement facile de faire de l’ambient ! Un gamin de cinq ans peut faire de l’ambient, c’est ce qu’il y a de plus facile à faire mais c’est aussi pour ça qu'il est difficile de faire du bon ambient. Je ne savais pas que c’était si populaire, mais je pense que ça correspond à une ère du temps où le bien-être, la méditation, le yoga forment un ensemble où la musique ambiante vient remplir une case là-dedans, pour le meilleur ou pour le pire. C’est aussi pour ça que j’insiste sur l’écoute attentive pour cette compilation, ce n’est pas juste une playlist.

Joakim by Krikor | Tigersushi
Joakim by Krikor | Tigersushi

"Musique Ambiante Française vol.2" est attendu le 04 octobre sur le label Tigersushi.