David Murray & Saul Williams "Blues For Memo"

- Motéma Music
Album jazz de la semaine
Blues For Memo

Entre David Murray et Saul Williams, l'alchimie est parfaite tant dans leur discours politique et poétique communs que par leur puissante musicalité.

Avec 140 albums à son actif et autant d'aventures musicales, le saxophoniste ténor David Murray, écrit, depuis 40 ans, ce jazz inventif que nous aimons tant, furieusement libre et intense. Ce grand amateur de poésie qu'il a toujours mis au service de sa musique, même dans ses projets les plus free, a rencontré l'auteur et slammeur new-yorkais Saul Williams lors des funérailles de leur ami commun Amiri Baraka. “Saul était l’un des orateurs les plus enflammés, lors des funérailles. Ses propos furent réellement violents ; mais Baraka l’était lui aussi, parfois.”.

Dès le lendemain, les deux artistes se rencontrent et décident de rendre hommage au poète ainsi qu'à Mehmet “Memo” Uluğ qui ouvert les portes de la Turquie à un jazz expérimental et engagé avec son club Babylon d’Istanbul. Ainsi est né le projet Blues for Memo, où la poésie rageuse et sans concession du slammeur est habitée par le saxophoniste et son Infinity Quartet.

Découvert en 1998 dans le film Slam, Saul Williams est écrivain, poète et chroniqueur engagé, parfois enragé de notre société. Si il a enregistré plusieurs albums mélangeant poésie, hip hop, rock et musique électronique, l'artiste avait toujours évité de poser ses mots sur du jazz lui préférant l'expression du hip hop. Avec David Murray pourtant, l'alchimie est parfaite tant dans leur discours politique et poétique communs que par leur puissante musicalité, improvisée ou non.

En tant que poète qui est très souvent concentré surtout sur sa page blanche, la collaboration avec David m’a en quelque sorte libéré. Ce qui est beau dans le jazz c’est cette célébration de l’improvisation , une démarche très proche de l’écoute. Cela m’a permis de proposer quelque chose de frais, à l’opposé en réalité de ce que je pensais éviter depuis toutes ces années. Saul Williams 

David Murray

David Murray © Fabrice Monteiro

Le groupe de Murray trouve aussi ses instants d’expression sans que les mots de Williams ne soient nécessaires. Le morceau homonyme rend hommage à Memo via un subtil mélange de blues et de musique classique turque, avec l’apport d’Aytac Donan au kanun, un instrument à cordes proche du cithare. Sur Positive Message, Murray dévoile un propos fort, jamais dénué d’énergie, porté par le groove tout en retenue du Rhodes de Jason Moran ; le Enlightenment de Sun Ra se veut quant à lui un hommage direct aux frères Ulug et leur amour du chef d’orchestre cosmique ayant influencé Murray dans ses jeunes années.

Dans une époque trouble et complexe, l’interprétation de Saul Williams est logiquement chargée d’agressivité, incisive comme il se doit . Un morceau comme Red Summer est inspiré de la tuerie de 2015 dans l’église de Charleston ; Citizens (The River Runs Red) reprend un extrait de Said The Shotgun to The Head (poème de Saul Williams), soulignant l’urgence d’évoluer d’une société patriarcale vers une vision des choses plus proche des aspirations des femmes ; Cycles and Seasons s’appuie sur le poème Coltan as Cotton de Williams et met en parallèle l’extraction de coltan, un métal précieux utilisé notamment dans les smartphones et autres appareils, et les méthodes de minage plus traditionnelles.

Sur l'album Blues for Memo, enregistré à Istanbul, les mots claquent, swinguent, pleurent en toute liberté, aux rythmes du blues, du jazz et du groove du fabuleux quintet rejoint par quelques invités comme le tromboniste Craig Harris, le clavier Jason Moran, le guitariste (et fils de David) Mingus Murray, le joueur de kanun Aytac Dogan et le chanteur Pervis Evans.

Saul est un visionnaire, qui regarde loin devant. J’ai toujours cherché à me mettre au service de poètes et de leur vision de ce qu’est le monde ; et c’est ce que je cherche ici : rendre plus claire et plus palpable cette vision à travers la musique. David Murray 

David Murray & Saul Williams sont en concert :
le 06/02 - Théâtre Claude Debussy, Maisons-Alfort (festival Sons d'hiver)
le 07/02 - Victoire 2, Saint-Jean de Védas (34)

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