Strut Records : “Une compilation, c’est d'abord une histoire”

Le 29 mars 2019 par
Strut Records : “Une compilation, c’est d'abord une histoire”
Nigeria 70 vol.4 | Strut Records

Le label anglais fête ses 20 ans en relançant sa série culte "Nigeria 70", un mix exclusif à découvrir.

Ce fut l’une des sorties les plus emblématiques de Strut Records, un projet qui avant d’autres a forgé la réputation de ce précieux label anglais. Avec la sortie en 2001 de “Nigeria 70 : The Definitive Story of  1970’s Funky Lagos”, Strut réalisa un coup d’éclat en réunissant, quatre ans seulement après la mort de Fela Kuti, la crème de la scène nigériane des années 70 : l’afrobeat au zénith du Black President et de son batteur Tony Allen y rayonnent ainsi, mais également  bien d’autres nuances de funk incarnées par le Kraftwerk nigérian William Onyeabor, la légende afro-soul Segun Bucknor ou encore le saxophoniste Orlando Julius.

Devenu un classique au fil du temps, l’esprit d’exploration de Nigeria 70 a prospéré chez Strut (et d’autres) au point que le concept fut décliné sous bien d’autres genres et bien d'autres latitudes, des Caraïbes jusqu’au Brésil en passant par l’île Maurice ou encore Hawaii. Rien d’étonnant, donc, à ce que ce projet emblématique célèbre aujourd’hui les 20 ans du label anglais, à travers la sortie d’un quatrième volet en forme de cadeau d’anniversaire. Eclairage avec Quinton Scott, fondateur et maitre-label de cette petite petite caverne d'Ali Baba .

Quel était votre état d’esprit lorsque vous avez lancé Strut Records il y a 20 ans ?

L’époque était bien différente, avec un Internet qui n’était pas encore aussi développé. Et le marché de la musique africaine était lui aussi vraiment très, très différent. On était dans les premiers moments où les DJs commençaient à s’emparer de cette musique perdue, et une chose importante est arrivée à ce moment-là, à savoir la mort de Fela Kuti. Là, des producteurs ont commencé à utilisé les titres de Fela comme une inspiration pour leur propre musique. Et les DJs se sont engouffrés dans la brèche, recherchant et jouant des titres originaux de disques africains oubliés.

A cette époque, j’avais déjà lancé un label baptisé Harmless, et on avait sorti alors un album intitulé Africa Funk, compilé par le DJ Russ Dewbury. Alors quand j’ai lancé Strut, notre première sortie a été une compilation nommée Club Africa sortie en 1999. Lorsqu’on voit tout ce qu’on peut trouver aujourd’hui, on s’aperçoit que les temps ont bien changé.

Quel est selon vous le secret d’une bonne compilation ?

Il faut savoir que lorsque vous réalisez ce type de compilation, vous n’allez retenir que quelques détails, un instantané d’un certain type de musique. Vous ne pouvez jamais capturer l’ensemble d’un mouvement artistique sur un seul album. Et puis, les compilations qui sortent ici et en Europe peuvent aussi être perçues par le public comme une sorte de sauvetage de la musique africaine, tout du moins celle qui nous semble à nous importante. Ce qu’écoutent les gens au Nigeria ou au Ghana peut être pourtant très différent de la musique que nous compilons pour un public occidental.

Tout ça a amené à des situations assez drôles avec des gens qui ont commencé à vénérer des titres qui marchaient très fort sur le dancefloor, mais sans connaitre du tout l’histoire qui se cache derrière les grands artistes africains qui les ont composés. Faire une compilation, c’est raconter une histoire. Le point de départ est donc de s’intéresser à ces périodes très particulières et de contextualiser correctement cette musique, c’est-à-dire interviewer les artistes et s’assurer que les faits relatés soient corrects. C’est vraiment important d’avoir cette notion de vérité en tête lorsqu’on réalise ce type de compilations, comme si on on écrivait pour un livre d’Histoire.

Osayamore Joseph & The Creative | Strut Rec

Osayamore Joseph & The Creative | Strut Rec

La série Nigeria 70 semble occuper une place à part parmi ces compilations, pourquoi cette scène de Lagos était-elle particulièrement importante pour vous ?

Quand nous avons fait la première compilation Nigeria 70, nous voulions vraiment raconter l’histoire qui se cachait derrière la musique de Fela. Il y avait tellement de groupes fantastiques de ce mouvement encore inconnus à cette époque. On est partis trois semaines là-bas avec pour interviewer tous ces artistes, on a pris des super photos et ça a constitué au final un très gros projet. Et puis, il y a eu ensuite des suites à ce disque car il y a là-bas toujours beaucoup de très bonne musique.

Duncan Brooker, qui a réalisé toute la série Nigeria 70, est d'ailleurs un vrai crack pour trouver le bon disque au bon endroit. Il a un don, c'est vraiment incroyable de le voir travailler, il a vraiment le nez qu’il faut pour la musique qu’il faut, et pour la trouver là où elle est.

Vous avez fondé Strut il y a 20 ans comme un simple mélomane. Pensez-vous qu’il serait encore possible de créer un tel label aujourd’hui ?

Oui, absolument. Il y a aujourd’hui énormément de labels qui se sont spécialisés dans la réédition de disques oubliés. Et chaque manager de chacun de ces labels doit y apporter sa propre expérience et sa propre connaissance musicale pour parvenir à un bon résultat. Dans le passé, il y a eu BBE et Souljazz Records qui ont ouvert la voie, et l’histoire continue aujourd'hui avec de nouveaux labels qui se sont créés et qui font un super boulot en s’intéressant à une scène en particulier, comme les Allemands de Habibi Funk ou le superbe label turc Zel Zele.

Quel est le dernier disque que vous avez acheté ?

Mon dernier coup de coeur date de ce matin ! Il va pour la dernière sortie du label Agogo, un très bon album du duo cap-verdien Coladera qui s’appelle La Dotu Lado.  Ca vaut vraiment le détour ! (nda : et comme il n'y a pas de hasard, FIP est aussi partenaire au mois d'avril de ce très bel album :)

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