Raphaël Imbert : "La musique est notre foyer et elle est notre espoir"

Le 22 janvier 2018 par
Raphaël Imbert : "La musique est notre foyer et elle est notre espoir"
Raphaël Imbert © Muriel Despiau

Rencontre avec le saxophoniste et compositeur avant la sortie de son album "Music Is My Hope", dont il dévoile deux titres.

Deux ans après Music Is My Home, le saxophoniste et compositeur Raphaël Imbert présente, le 26 janvier, son nouveau projet Music Is My Hope, une fresque musicale humaniste, où les voix chantent l'émancipation et l’espérance de tous les possibles. Avant son Live à Fip à Marseille le 23 janvier avec Melanie de Biasio, diffusé sur notre antenne le 25, FIP a rencontré l'artiste.

Sur Music Is My Home votre précédent projet, vous nous emmeniez sur les terres métisses du Deep South américain. Music Is My Hope est plus engagé et humaniste, une quête de sens de ces musiques. Comment est né ce projet ?

Ce projet est né assez concrètement de deux concerts au Festival d’Art Lyrique d’Aix en Provence et aux Nuits de Fourvière en 2016 pour célébrer les quarante ans de la disparition de Paul Robeson, le grand chanteur, militant et activiste afro-américain, célèbre également pour ses récitals lyriques qui mélangeaient spirituals, musiques populaires du monde entier, musique classique. La formation que j’avais imaginée était aussi inédite pour moi, deux guitares, deux vocalistes, un clavier qui fait basse et piano, une batterie. Elle s’est révélée parfaitement efficace, donnant une dimension plus soul et rock à ma musique. Une vraie filiation était trouvée avec Music is My Hope, mais avec une réelle actualisation et originalité. Le projet était né, il allait se coloriser de compositions personnelles et d’une dimension sensible de plus en plus palpable.

Parlez-nous de cette ballade féministe et poétique "Lady On My Earth"...
C’est une composition de ma soeur Aurore Imbert et de son groupe Dawn. C’est la première fois que je collabore officiellement avec elle, et c’est un événement important et émouvant dans le cadre de ce projet, qui a une dimension politique évidente, mais aussi une implication personnelle, familiale et symbolique particulière.  Lady on Earth est une mélodie extraordinaire, très pop, qui parle de manière poétique et profonde de la condition féminine actuelle. C’est une des perspectives de luttes émancipatrices les plus contemporaines, et l’année 2017 a été une année charnière dans l’histoire à ce sujet.

Il est beaucoup question de lutte et d'espoir dans cet album. Le jazz a de tout temps était un vecteur de protestation. Pourquoi ce choix aujourd'hui ?

Parce qu’il ne doit jamais se départir de cette mission de protestation et d’émancipation. On m’a souvent interpellé sur le fait que mon livre « Jazz Supreme », qui étudiait le rapport entre jazz et spiritualité, était un moyen de contester la vision très politique que les intelligentsias du jazz ont donnée à cette musique, particulièrement dans les années 60 et 70. C’est faux. La religion, le spirituelle, la politique, la lutte pour l’émancipation sont indissociables aux USA jusqu’à aujourd’hui. Il s’agissait alors avec ce livre de l’affirmer pour une meilleure compréhension anthropologique et socio-politique du jazz. Avec Music is My Hope c’est en quelque sorte l’illustration musicale et personnelle de ce travail globalisant et revendicatif, où le spirituel et le sensible ne s’opposent pas à la revendication.

On ressent énormément de sensibilité, de poésie et de délicatesse dans ce tableau musical, par exemple sur "Easter Queen"...

Rien n’existe sans amour, pas même les causes humaines les plus nobles. Music Is My Hope raconte autant mes interrogations politiques et identitaires face aux problèmes de notre époque que les changements radicaux de ma vie personnelle. Quoique je puisse imaginer, tout cela est imbriqué. Et Easter Queen ne raconte ni plus ni moins que le choc d’une rencontre amoureuse qui a une valeur initiatique à mes yeux. L’énergie atomique de ces épreuves redoutables et magnifiques sont assez puissantes pour faire inspiration. La sérénité qui en découle est à l’image de ce que je vis désormais avec cette Easter Queen.

L'album est construit comme une fresque où chaque titre a ses couleurs musicales, ses rythmes... Vous aimez travailler sur cette grande diversité ?

L’important, c’est justement le fil conducteur. Je suis frappé par beaucoup de productions actuelles qui prennent des sources d’inspiration très diversifiées tout en assumant une esthétique parfois monochrome. J’aime l’idée qu’un fil conducteur (ici la figure robesonienne, la lutte collective, la lutte intérieur, la lutte sentimentale, etc. ) serve au contraire à la diversité des sens et des dynamiques. Un fil conducteur qui évite l’écueil parfois redoutable du projet arlequin qui disperse son énergie, et celle de l’auditeur.

Raphaël Imbert

Raphaël Imbert © Muriel Despiau

Après avoir travaillé avec des musiciens du sud des Etats-Unis, vous enregistrez ici avec des musiciens et des vocalistes français, des artistes que vous connaissez bien...

C’est même une famille! Thomas Weirich, Marion Rampal, Jean-Luc Di Fraya sont des compagnons de route de la Compagnie Nine Spirit que je dirige depuis 1999. Pierre Durand et Pierre-François font leur entrée dans cette famille, et je n’ai pas besoin de redire les liens qui m’unissent à Aurore! Tous sont des amis et des talents immenses. Sans cette amitié, je ne peux rien faire de bon artistiquement.

Quelle place a l'improvisation dans cet album ? Comment travaillez-vous avec vos musiciens et vos chanteuses. Des surprises ?

Je suis un jazzman. J’aime la surprise, le risque, un confort précaire dans l’écoute et l’interactivité. Je déteste les répétitions d'orchestre, les balances pour le son, les obligations tant musicales que professionnelles. Les artistes du projet sont tous des inventeurs de haut vol, capables de réagir à toutes sortes d’accidents et propositions. Et croyez moi, nous ne sommes pas avares de blagues et pièges musicaux en tous genres! L’improvisation, c’est la vie. La composition en est la narration biographique.

L'album s'ouvre sur la voix de Paul Robeson lisant le dernier monologue d’Othello de Shakespeare en 1958.

Paul Robeson, tributaire autant de sa culture académique que de ses racines populaires, est l’archétype de cette idée que l’intelligence populaire, pourtant tant galvaudée, propose une lecture politique tout aussi valable que les contestataires auto-proclamés. Le choix du répertoire de Music Is My Hope tente de réussir ce mariage délicat, entre musiques traditionnelles, compositions originales, répertoires reconnus, et la question du destin et de l’émancipation en sont les thématiques communes.

Vous rendez ici toute sa place à l'oeuvre populaire.

De quoi parle-t’on quand on parle de culture ou de musique populaire? Il y a une ambivalence sémantique très problématique. Il est question très souvent de ce qui marche "commercialement". Or, la musique populaire est ce qui émane d’un peuple, d’une communauté, d’une culture. Il y a porosité entre ces domaines, comme avec celui du monde académique et savant. Johnny Cash, Elvis Presley, Louis Armstrong, Georges Brassens et Stevie Wonder sont autant des artistes populaires que commerciaux, pour le bonheur de tous.

Les jazzmen aussi ?

Les grandes figures du free et de l’avant-garde que j’affectionne, comme John Coltrane, Albert Ayler, Ornette Coleman, Cecil Taylor, Archie Shepp  sont aussi des figures populaires, dans le sens où ils sont l’émergence moderne d’une voix d’un peuple et d’une communauté, au même titre que les stars de la soul et du hip hop. Le plus significatif à ce sujet, c’est que la culture populaire se développe très souvent hors du contrôle médiatique et politique, et fait souvent preuve d’une intelligence contestataire, d’une pertinence à toute épreuve. Un rockeur sous contrôle de son label est sans aucun doute moins libre qu’un bluesman, un chanteur bluegrass, un beatboxer ou un sonneur breton.

La voix est omniprésente, et sublimée dans cet album. Un vecteur pour ce discours engagé et humaniste ?

John Coltrane est aussi engagé dans Alabama que Boris Vian dans Le Déserteur. Je dirais que la force des voix est encore plus valable comme force rassembleuse pour nous musiciens! Les voix d’Aurore et Marion, comme celles de Jean-Luc, nous forcent à rester vigilants sur la dynamique d’un groupe aussi réactif. Nous devons devenir tous chanteurs lorsque l’on aborde un répertoire tel que celui-là. 

D'où vous vient cette idée du chant populaire provençal "Vaqui lo polit mes de mei" ?

En 2016, nous jouons à Forcalquier, ville magnifique de Haute Provence où j’ai vécu cinq ans, et notre ami Manu Barthélémy nous demande de venir participer musicalement à l’inauguration de sa boulangerie. Manu entonne ce chant sublime, nous l’accompagnons, c’est un moment magique et l’ensemble des musiciens du groupe exige que Manu vienne enregistrer avec nous. Manu avait fait partie du projet vocal Cor de la Plana et avait appris cette chanson auprès du grand vocaliste Manu Théron. Cette chanson traditionnelle de printemps décrit le dépit amoureux aussi bien que Barbara ou Léo Ferré! La voilà cette intelligence populaire dont nous parlions auparavant. Ces chants sont aussi nos blues, nos gospels, nos protest and love songs. Ils résonnent à nos coeurs comme une particularité universelle!

Raphaël Imbert couv Music Is My Hope

Déjà un nouveau voyage/projet en tête ?

J’ai tellement de destinations de rêve que je ne sais plus où j’habite! La musique est notre foyer, et elle est notre espoir! 

Raphaël Imbert est en concert:
le 23 janvier à la Friche Belle de Mai (Marseille) Live à Fip diffusé le 25 janvier à 20h
le 14 févier à l'Alhambra (Paris) dans le cadre du festival Au Fil des Voix
le 23 mars au Petit Duc à Aix-en-Provence

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