Baloji : "La musique me permet de traiter le désespoir avec humour"

Le 15 juin 2018 par
Baloji : "La musique me permet de traiter le désespoir avec humour"
Baloji sur les bords de la Garonne / Guillaume Schnee

Avec son hip hop métisse et fiévreux, l'artiste a enflammé le festival Rio Loco. La veille, Baloji présentait son premier court-métrage de fiction à Toulouse.

Bonjour Baloji. Vous avez présenté votre film "Kaniama Show". Depuis votre premier album Hôtel Impala vous réalisez vos clips. Par nécessité ? Par besoin de mettre en images vous-même votre musique ?

La nécessité ça toujours été de manquer de gens qui ont confiance en vous. En outre ces métiers sont très codifiés et il m'est arrivé de tomber sur des réalisateurs qui voulaient contrôler l'oeuvre, en être l'auteur et non pas comprendre ce que je voulais y signifier. C'est surtout vrai en Europe moins aux Etats-Unis où les réalisateurs sont plus des techniciens moins des auteurs.

"Kaniama Show" est une satire de la propagande télévisuelle au Congo et plus largement du soft power dans le monde.

Oui, pour ce film j'ai beaucoup étudié les émissions dans le monde. Ce sont des codes, des messages inspirés par exemple par la télé italienne, algérienne ou même l'émission belge Bye Bye Belgium avec son faux flash info annonçant la séparation du pays en deux par un mur. C'est une démonstration par l'absurde des clichés véhiculés dans ces émissions, ce que ça raconte sur nos sociétés. Il y a quelque chose de très Belge là dedans. Nous sommes à une époque où la vérité n'est pas une option et la culture a progressivement glissé vers le divertissement, par l'idée de crier du contenu pour faire du clic sur les réseaux. Une période de vacuité preignante et étonnante à observer.

Le film est aussi l'occasion de mettre en scène les titres de votre album "137 avenue Kanamia"

Oui et l'occasion de les tourner en dérision, je mets par exemple ma chanson l'Hiver Indien au service de la propagande. Ici la "séance société" à la Ruquier où deux étudiants africains témoignent d'expériences difficiles à l'étranger et à quel point ils sont heureux de leur retour au pays. "Il faut rester sur le continent" une propagande diffusée dans des pays comme le Zimbabwe, l'Algérie, le Nigéria... Le gouvernement danois a utilisé cette propagande inversée nauséabonde en Turquie et au Liban.

Sur le clip de "Peau de Chagrin / Bleu de Nuit" que vous avez réalisé, la symbolique est très forte :

C'est un clip qui est le prolongement de la pochette de l'album qui évoque un cérémonial pygmée qui existe dans la région d'où je viens, le Katanga. J'y figure seul avec des fleurs sans ma compagne, une métaphore sur le rapport amoureux. Le clip illustre les deux pendants de cette relation avec par exemple une épouse qui attend son conjoint qui ne vient pas. Une idée inspiré par le film "l'Eclipse" de Michelangelo Antonioni. En parallèle se déroulent tous les instants du cycle amoureux avec l'utilisation de masques comme ceux du Mexique pour un univers fantasmagorique.

Le thème de la séparation est omniprésent dans l'album :

Je suis d'une génération qui parle peu du sentiment amoureux si ce n'est par le prisme récurrent de la personne qui se refuse à vous, un grand classique. L'autre étant la question de la domination de l'homme. Autour de ça, pas grand-chose en fait. Je trouvais intéressant de parler par exemple de séparation quand on a été ensemble de nombreuses années, de partager un espace commun, le post-coït, une mélancolie dont je parle dans une autre chanson. On pense qu'il suffit d'avoir des partenaires pour vivre, mais il y a une espèce de vide car ça ne suffit pas. Le besoin de se projeter, le donjuanisme, la peur de perdre l'autre, l'après-éjaculation... autant de thèmes peu exploités.

L'album est très personnel vous y parlez de votre exil très jeune en Belgique, de votre identité multiple :

Plus que l'exil j'aime bien l'idée d'arrachement. On en parle tellement peu. je vis en Belgique où il y des discours inadmissibles pour des démocraties sur les réfugiés et moi venant de l'autre côté je sais ce que cela coûte pour pouvoir passer les frontières. Cela implique que les gens qui partent n'appartiennent pas aux classes ouvrières. Quand les allemands achètent des cerveaux à l'étranger ils sont bien conscients que ceux qui partent sont les gens érudits, qui ont étudié. Le résultat est terrible car il est révoltant de voir ces personnes vivre dans des conditions de vie proche du zoo. Les politiques le savent bien et pourtant ils jouent sur la peur de l'étranger. En France, il y a Calais les camps de Paris... Les politiques sont dans le déni complet du présent et du passé. Si les gens étaient conscients de ce que l'immigration apporte au sens large, les attitudes chanteraient. Qu'ils le veuillent ou non ils sont le fruit de ce brassage culturel.

Vous venez du hip hop et travaillez beaucoup sur l'écriture des textes. Quels sont vos influences ?

Je suis un enfant de la chanson française. Pas forcemment la scène actuelle que je connais mal car elle est souvent tenue par les codes et le dictat des formats radio. Jaques Brel est mon héros. Il est l'auteur de la finesse du détail, qui m'a énormément inspiré. Orly de Brel est une chanson dont je me suis inspiré pour écrire La dernière pluie. les détails du quotidien racontent tellement de choses sur l'humain, parfois plus que des prises de positions politiques.

Vous arrivez à faire danser les gens avec des textes politiques et poétiques.

Oui on m'a souvent donné des leçons quand je n'avais pas de succès. On a jugé mon timbre de voix trop sévère, trop austère. J'enrobe donc mes textes avec une musique extrêmement festive. Mon refuge est sur scène avec nos rythmes up-tempo ou le propos est parfois relégué au troisième ou quatrième plan. J'ai plus de succès en Angleterre que dans les pays francophones Il s'agit donc bien d'un intérêt musical.

Baloji en concert à Rio Loco / Guillaume Schnee

Baloji en concert à Rio Loco / Guillaume Schnee

Pour avoir ce up-tempo vous avez mixé énormément de genres et d'influences :

Je suis un enfant du hip hop américain, c'est la première musique que j'aime. J'ai aussi grandi à Liège, un berceau de la transe électronique qui d'une certaine manière est proche des musiques de tout le continent africain, du Maroc au Congo. Il s'agit bien de musique répétitive, de transe avec des rythmiques que l'on tient pendant des heures. J'ai grandi avec cette musique. Fela Kuti est aussi mon héros. Sa transe afrobeat, ses morceaux de quinze minutes avec ses claviers, ses cuivres. Un espace temps que l'on retrouve sur certaines de mes chansons. La musique est pour moi un terrain de jeu et me permet de traiter le désespoir avec humour et de transcender les situations, de s'en détacher.

Parlez nous du titre de l'album "137 Avenue Kanamia".

Mon premier album s'appelle Hôtel Impala et celui ci que je considère comme mon second est la suite. C'est amusant mais quand je cherchais l'adresse de ma mère (qu'il n'avait pas vue depuis 25 ans), nous sommes en voiture et on a l'impression que la rue s'arrête. Une vieille personne me dit alors "ce n'est pas parce que tu ne sais pas y accéder en voiture que la rue s'arrête". J'ai eu envie de faire un album comme ça, conçu comme un plan-séquence. Ça ramène à ce rapport très présent en Afrique, au visible, à l'invisible, à l'immédiat.

Vous préparez un long métrage ?

Oui le film est en écriture, une histoire de sorcellerie qui se passe au Katanga qui se passe sur trois jours et trois nuits avec des thèmes comme les enfants des rues, les familles africaines déstruturées... C'est beaucoup de travail et c'est une industrie encore plus compliquée que celle du disque. Tout est très long, c'est très dur à financer. Pour mon prochain clip d'ailleurs je vais faire appel à un financement participatif. C'est toujours la même chose on se débrouille c'est pour ça que je travaille tout le temps.

Le festival Rio Loco fête la rumba du monde. Une influence majeure pour vous ?

Oui c'est une musique assez exceptionnelle est la seule musique qui arrive à réussir le tour de force de combiner deux sentiments complètement opposés que sont la liesse et la mélancolie. La saudade capverdienne pourrait s'en approcher mais elle a un rythme très lent. La rumba est liée à une certaine dextérité de l'instrument notamment la guitare. Et lorsqu'on lui fait remarquer que "liesse et tristesse" pourraientt qualifier son oeuvre, Baloji nous quitte avec un large sourire complice.

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