Jacques & Superpoze : "On tente de proposer des chemins de traverse"

Publié lepar Ghislain Chantepie
Jacques et Superpoze, duo du smile sur la plage de Sète | G. Chantepie / RF
Jacques et Superpoze, duo du smile sur la plage de Sète | G. Chantepie / RF

Rencontre à Sète avec les deux jeunes producteurs français réunis le temps d'un mix sur la plage du Worldwide Festival.

Si le Théâtre de la Mer s’ancre bien, année après année, comme l’écrin unique des soirées du Worldwide Festival, Gilles Peterson n’a jamais oublié que cette aventure estivale a d’abord démarré avec quelques DJs réunis sur une plage de Sète au milieu des années 2000. Cet esprit anglais perdure encore aujourd’hui à travers les mixes qui secouent chaque après-midi le sable sétois, mêlant les jeunes pousses et les vétérans de tous horizons derrière des platines brûlantes.

Alors qu’ils publiaient au printemps dernier un EP collaboratif sur leurs labels respectifs, ce sont les trublions électroniques Jacques et Superpoze qui ont assuré trois heures durant ce mardi le spectacle en back-to-back entre house, techno et quelques-unes de leurs compositions communes.

Vous appartenez tous les deux à une même génération de producteurs électroniques même si vous évoluez, de fait, dans des univers très différents. Qu’est-ce qui vous a poussé à unir vos forces sur cet EP sorti au printemps ?

Jacques : On a été amenés à se voir plein de fois, notamment grâce à Sylvain qui est notre ingénieur du son commun. Le fait de collaborer ensemble s’est fait assez spontanément, ce n’était pas vraiment prémédité. On s’est retrouvés un jour chez Gabriel et on a commencé à composer ensemble. Puis il y a eu plein d’échanges mail entre nous et ça a fini par aboutir à ce disque, mais ça reste un peu le fruit du hasard.

Sur ce disque, on trouve trois titres, mais seul l’un d’entre eux « Endless Cultural Turnover » est une vraie composition à 4 mains. Et c’est un morceau très ambient, pas de gros kick ni de chant ici, comment avez-vous procédé pour le mettre au point ?

Superpoze : On fait des musiques qui sont très différentes, mais on a la même passion pour cette différence. On est à l’écoute de ce qui se fait ailleurs et on tente de proposer des alternatives ou des chemins de traverse. Donc se réunir tous les deux et écrire ensemble un morceau d’ambient de 10 minutes, c’est presque plus pour le geste que pour le morceau. On aime répondre à l’époque, à nos pairs aussi que sont les autres musiciens électroniques de notre âge. Et si la mode d’aujourd’hui était les morceaux d’ambient de 10 minutes, on n’aurait sûrement pas fait ça.

Jacques : Et puis là on parle d’ambient pour ce morceau, mais ce qu’on a voulu faire avant tout, c’était quelque chose qu’on ne peut comparer à rien. On l’a vraiment découvert en le faisant et le fait de composer à deux nous a aussi offert plus de liberté. On a passé le titre lors de notre DJ set sur la plage cet après-midi et c’était clairement glucose, inexplicable. Il n’y a pas de rythmique dans ce titre et on l’a joué après 3 heures de DJ set house. Rien à voir donc avec l’ambiance attendue par le public mais c’était encore plus magique.

C’est un morceau de près de 10 minutes mais qui ne semble trouver son acmé que dans la seconde partie, là où la fusion parait plus forte…

Superpoze : Oui c’est vrai, la fin est une vraie fusion de sons, de mélanges. C’est un morceau qui se passe dans un temps long et qui a été fait dans un temps long, d’échanges de fichiers, de modification de son l’un par l’autre et ça a fini par aboutir. C’est compliqué de collaborer lorsqu’on produit sur ordinateur, car ça n’implique pas que le jam. Composer en groupe, c’est jamer et trouver des idées dans une forme d’improvisation comme au théâtre. Alors que dans la production électronique, il y a le mix, les équilibres et c’est vraiment un truc qui ne se jam pas.

Jacques : Finalement on a fait beaucoup de morceaux pour aboutir à ce titre. Si on avait fait des exports à différent états de la composition, on aurait aujourd’hui des choses très différentes. On n’a pas hésité à jeter mais le résultat est sharp, perché. Moi j’en suis fier.

Ce découpage en parties, cette montée progressive joue beaucoup sur la temporalité… Le temps qui passe, qui se déforme, est-ce le fil rouge ici ?

Superpoze : Dès le début du morceau, tout est là. Il se révèle petit à petit, on joue les deux premières mesures, puis on recommence à zéro et on en joue quatre, puis huit, etc. Puis arrivé au climax, on s’aperçoit que le morceau est deux fois plus long et c’est là qu’il s’inverse et que la fusion intervient. Ce qui est beau dans les chansons, c’est la mélancolie instantanée parce qu’elles ont à peine commencé qu’elles sont déjà en train de finir. On va vers la fin permanente d’une chanson et c’est ça qui fait parler les chansons du temps qui passe, de la tristesse intarissable de la vie qui s’écoule. Et en même temps, une chanson on peut la rejouer autant qu’on le souhaite et retrouver ainsi cette fugacité permanente. Et notre morceau a de ça aussi, il va vers sa fin inévitable, mais il laisse le temps au déploiement.

Jacques : Ce n’est pas pour rien qu’il est long, il parle du temps, de la musique, il se déploie puis se résorbe. Il commence sur sa tonalité de base qui change au cours du temps puisque sa suite harmonique se résorbe et va se terminer sur le dernier accord. À la fin du coup, la cadence n’est pas parfaite et ça crée un sentiment d’élévation parce que le point final est plus haut et on finit ailleurs.

Cette idée d’un dénouement résolutoire semble très présente dans votre musique, à tous les deux...

Superpoze : Il y a une obsession de la résolution, parce que tous les deux, on est passionnés par des histoires. Aujourd’hui on a fait un DJ set où on a passé de la house et de la techno. C’est une musique qui ne parle jamais du commencement ou de la fin, qui parle de la boucle et de l’instant présent répété. De notre côté oui, on est vraiment obsédé par la résolution des morceaux.

Gabriel, on vous retrouve aujourd’hui au Worldwide en duo quelques années après avoir épaté ce festival avec Kuage, un autre duo éphémère. Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?

Superpoze : C’était vraiment génial, c’était la première fois que je venais ici (en 2014 N.d.A). Et c’était avec ce groupe qui s’appelle Kuage et j’espère qu’il va reprendre. À l’époque, j’habitais en colocation avec Adrien (de Samba de la Muerte N.d.A) et on commençait à découvrir tout un tas de producteurs anglais. Et une nuit, dans ma chambre où il y avait un peu plus de synthés que dans la sienne, on s’est amusés à faire ce morceau A Part Of You en trois heures seulement. On l’a posté sur Internet et l’histoire s’est enclenchée, on nous a demandé s’il y avait un live de prêt, on a dit "oui bien sûr", ce qui était faux. Et on a préparé un live, on a composé un deuxième titre, et on est partis en tournée jusqu’à ce concert du Worldwide Festival qui était le meilleur de tous.

Et effectivement, il y a eu ce moment fou où Gilles est monté sur la scène et a demandé à ce qu’on rejoue le titre, car il n’avait pas pu le voir. Et c’était un moment incroyable, oui. Le Worldwide est le seul festival où je suis revenu en tant que simple festivalier et je viens ici depuis tous les ans, parce qu’il y a cette magie là.

Jacques, vous aviez déclaré arrêter les concerts après le cambriolage dont vous avez fait l’objet il y a un an et demi… Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Oui, je me suis fait tout voler à cette époque, tout mon matériel notamment. Et j’ai décidé alors d’arrêter les concerts ce qui m’a fait énormément de bien. Je suis aussi tombé amoureux et j’ai déménagé au Maroc. Du coup, je suis devenu riche mécaniquement en m’installant là-bas par rapport au coût de la vie en France. Et c’est la belle vie aujourd’hui. Je réfléchis avec mon entourage professionnel à un nouvel album, à une nouvelle tournée, mais ce n’est pas forcément en y pensant tout le temps que ça va m’aider à le faire. J’ai aussi découvert les synthés grâce à Agoria qui m’a offert son Moog après mon cambriolage. J’ai passé quelques mois à l’utiliser jusqu’à me rendre compte que ce n’est pas ça qui m’intéresse le plus, j’ai encore envie de faire de la musique avec des bruits (rires). J’ai quand même plein de morceaux qui sont terminés et que j’aimerais sortir prochainement, même si je ne suis pas pressé pour l’instant.

"Endless Cultural Turnover", l'EP de Jacques et Superpoze, est sorti le 22 mars 2019 sur les labels Pain Surprise et Combien Mille Records.