Hermeto Pascoal : « La musique est ma respiration »

Le 07 juillet 2018 par
Hermeto Pascoal : « La musique est ma respiration »
Hermeto Pascoal le 06 juillet au Théâtre de la Mer à Sète | G. Chantepie

Rencontre cosmique à Sète avec le sorcier du son brésilien programmé cette année par Gilles Peterson sur la scène du Théâtre de la Mer.

Si l’aventure du Worldwide a commencé sur une plage, c’est bien l’écrin unique du Théâtre de la Mer sétois qui a offert à ce festival ses lettres de noblesse. Réunir dans ce lieu merveilleux les formations les plus authentiques et les pointures du dancefloor reste une équation hasardeuse pour qui ne s'appelle pas Gilles Peterson. Cette année encore, sur ces marches de rêve qui plongent dans la mer, le public enchanté aura pu croiser pêle-mêle Seun Kuti, Four Tet, l'Ethiopien Hailu Mergia, le Japonais DJ Krush ou encore l'intriguante Juana Molina. L’invité de marque de cette 12e édition pourtant, la star que tout le monde attendait ce vendredi soir, c’est bien lui, le sorcier du son Hermeto Pascoal.
 
Poursuivant une tournée estivale qui le mènera jusqu’en Espagne, le druide du jazz brésilien a débarqué à Sète en provenance directe de Moscou et parait bien peu sensible aux clameurs du mondial russe. Alors qu’il a fêté ses 82 ans le mois dernier, celui que Miles Davis un jour a désigné comme l'un des « musiciens les plus importants au monde » affiche à quelques heures de son concert une jouvence bien farceuse, loin de l’image de vieux sage qu’on pourrait parfois lui prêter.
 
Comment allez-vous Hermeto Pascoal ?
 
Je suis très content d’être ici, très conscient, très intuitif, et très heureux.
 
A quoi peuvent s’attendre les spectateurs qui vont venir vous voir jouer ce soir au Théâtre de la Mer ?
 
C’est moi qui attends de voir ce qu’il va se passer ce soir car chaque concert est différent. Ce que je vais vous présenter, c’est de de la musique universelle. Une musique qui touche les gens de façon très spéciale, alors on va bien voir ce que ça donne avec le public.
 
Sur scène, vous ne cessez d’improviser, d’expérimenter, c'est une forme de création en temps réel… Comment préparez-vous ce moment ?
 
Mes concerts ne sont jamais planifiés, je ne prépare pas la liste des morceaux à l’avance. Parfois, on essaie tout de même de le faire avec mon groupe mais c’est en fait assez inutile. Car lorsque j’arrive sur scène et que j’ai le public en face de moi, je peux sentir chacune des personnes présentes, à la fois leur histoire et l’énergie qui les a amenées venir me voir jouer. Ce que je veux, c’est jouer avec la même énergie et la même fréquence qu’eux, c’est pour cela que le concert est nécessairement improvisé.

La sensation doit venir avant la réflexion en musique. Si l’on essaie de planifier, de deviner ce qui va ce passer après, on sort du temps présent et on risque de se tromper. C’est pareil dans la vie, il faut d’abord sentir et ressentir, avant de réfléchir.
 
Vous avez composé des milliers de morceaux, vous avez donné presque autant de concerts… Qu’est ce qui est le plus important, écrire la musique ou la jouer devant un public ?
 
Ce sont deux choses bien différentes. Pour moi, écrire la musique est quelque chose de très naturel, je n’arrête pas de composer, partout et tout le temps. Ce n’est pas par besoin ou même par envie, mais c’est parce que la musique est ma respiration, elle sort de moi naturellement, comme de l’air, sans effort.
 
Mais parfois, je sais que je n’écouterai plus jamais ce que je viens d’écrire. C’est comme le peintre et son tableau : le tableau est accroché chez les autres et le peintre, lui, ne le verra plus jamais. Pas forcément parce qu’il ne l’aime pas, mais parce qu’il l’a créé d’abord pour que d’autres que lui puissent l’apprécier.
 
Vous avez fait « chanter la nature » et vous dites préférer la parole au chant. Qu’est-ce qu’un bon chanteur selon vous ?
 
Il y avait une chanteuse, Elis Regina, avec qui j’avais partagé la scène de Montreux dans les années 70, elle chantait très naturellement avant de faire des choses plus commerciales comme du rock, mais elle est revenue à ses racines par la suite. Un bon chanteur, c’est celui qui chante spontanément, sans vraiment suivre ou imiter les autres, comme Luiz Gonzaga… ou moi-même bien sûr (sourires).

Vous qui avez tant joué avec et dans la nature, que vous inspire la technologie omniprésente aujourd’hui dans la composition musicale ?
 
Ma musique est totalement indépendante de la technologie. Elle vient d’un autre endroit, qui se passe justement des technologies modernes. La technologie est un outil formidable pour enregistrer, pour capter la musique comme le font les ingénieurs du son.
En revanche, je n’apprécie pas la musique dite électronique, j’estime que c’est une musique qui a été créée par des gens qui finalement ne savent pas faire de la musique.

N.d.A : à ce stade de l'interview, Hermeto Pascoal se rapproche du micro et entreprend une petite improvisation :

Et que vous inspire l'état du monde ? Etes-vous confiant dans notre capacité à sauvegarder l'environnement qui permet à l’homme de vivre, mais aussi comme vous, de créer de la musique ?
 
Je suis certain que la planète va s’en sortir. Nous, les humains, on ne vit pas très longtemps, même 100 ans c’est très peu. J’ai en fait une définition très large de ce qu’on appelle la nature. Les arbres, les animaux appartiennent à la nature bien sûr, mais nos propres actions, lorsqu’elles sont faites de façon spontanée, font aussi partie de la nature. Faire de la musique, cela fait aussi partie de la nature lorsqu’on le fait naturellement c’est à dire de façon spontanée, sans forcer la composition. Quant aux chercheurs et aux chimistes qui développent des pesticides et qui cherchent à tuer la nature, beaucoup d’entre eux sont déjà morts.

Il existe un enregistrement stupéfiant datant des années 80 où vous saisissez « l’aura sonore » de l’acteur français Yves Montand. Comment avez-vous développé cette technique ?
 
L’origine de cet enregistrement, c’est le don qui est le mien depuis que je suis né. A l’âge de 6 ans, j’ai entendu ma mère parler avec ses amies et je lui dis alors "Maman, tes amies sont en train de chanter". Depuis ce moment, j’entends le chant derrière la parole des gens, derrière le langage parlé. Nous autres humains faisons pareil avec les autres espèces, les oiseaux par exemple, dont la communication représente une forme de chant pour nous autres. Cette technique de l’aura sonore commence par prendre une photo du son . Cela consiste à jouer la mélodie avec la voix d’abord puis, avec un autre instrument ensuite pour écrire l’harmonie et pour mettre justement en évidence la mélodie de la voix. Pour démontrer que lorsque la personne parle, elle est bel et bien en train de composer.

Je vais vous livrer une anecdote. Un jour, je suis allé voir un trio basse-batterie-piano dont je connaissais le pianiste. Alors, je lui ai proposé de faire l’aura sonore avec eux. A un moment, le bassiste a dit quelques mots puis nous avons commencé à jouer ensuite. Après le morceau, j’ai expliqué au public présent que le titre qu’ils venaient d’entendre n’était pas une composition du pianiste, qui n’avait fait ici qu’un arrangement. Le titre était bien une composition du bassiste, née de sa voix et de ce qu’il avait dit juste avant. J’ai dit au bassiste que la prochaine fois, il n’avait qu’à m’appeler avant ! L’important en tous cas avec cette technique, c’est de ne pas prévenir la personne avant, afin de ne pas l’influencer et d’obtenir le timbre et la voix la plus naturelle possible.

Hermeto Pascoal a proposé à l'auteur de ces lignes de saisir l'aura sonore de sa voix et d'en produire une composition inédite. Nous ne manquerons pas de partager avec vous le résultat de cette création musico-journalistique.
 
En concert en France :

Le 06 juillet au Worldwide Festival (Sète)
Le 07 juillet au Jazz à Porquerolles
Le 08 juillet au Jazz à Vienne
Le 10 juillet à La Villette (Paris)

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