Ko Shin Moon : « On essaie de faire voyager »

Le 12 décembre 2018 par
Ko Shin Moon : « On essaie de faire voyager »
Axel Koshi + Nico Moon = Ko Shin Moon | DR

Le duo parisien dévoile en avant-première "Sanza", une création musicale qui défie l’espace et le temps.

Vendredi 7 décembre, l’Ubu à Rennes. Dans cette salle aussi fameuse pour sa programmation que pour son agencement ubuesque se répandent des volutes d’encens et des ombres chinoises. Ko Shin Moon est sur scène ce soir-là pour les 40e Trans Musicales et va emmener 45 minutes durant le public compact dans une transe syncrétique qui brave les frontières et les époques. Rencontre avec les deux têtes de ce duo parisien qui dévoile en avant-première Sanza, une création inédite réalisée à partir du fond sonore Gallica (BNF) qui fête ses 20 ans cette année.

Quel est le sens de Ko Shin Moon ?
 
Ko Shin Moon est l’homonyme d’un album de Haruomi Hosono, le bassiste du Yellow Magic Orchestra. C’est un disque écrit à la fin des années 70 avec l’idée de faire la bande-son d’un faux film de Bollywood, et c’est un peu la vision exotique de l’Inde avec des synthétiseurs, des machines et des éléments électroniques. Cette approche exploratoire ressemble beaucoup à ce qu’on souhaite faire avec notre propre groupe Ko Shin Moon.
 
D’où vous vient votre obsession pour les musiques orientales ?
 
Axel : Dans ce qu’on écoute aujourd’hui, dans ce qu’on affectionne, on n’écoute en fait quasiment que ça. On vient d’univers assez variés comme le rock, le psyché ou la techno et on a écouté une variété de styles musicaux occidentaux.
 
Nicolas : On est aussi beaucoup dans la culture K7, dans l’exploration de la musique folk, de la musique traditionnelle, et de la tradition orale qui a fini par être enregistrée. C’est un style de jeu un peu particulier basé sur une approche d’improvisation qui correspond à ce qu’on essaie de faire, des musiques basée sur des transmissions de riff qui sont jouées depuis toujours.
 
L’Orient, c’est vaste. Quel est le dénominateur commun à toutes les traditions musicales que vous réunissez dans votre musique ?
 
Axel : Au plan musical, ce qui relie toutes ces régions du Maroc jusqu’à l’Inde, c’est une approche basée sur le drone, le bourdon et des modes musicaux comme le Maqâm pour les musiques orientales ou arabes, ou le Râga pour la musique indienne. Dans tous les cas, c’est un système modal et non harmonique comme on peut avoir en Occident. Du coup, il y a énormément de ponts musicaux du Maroc jusqu’à l’Inde, avec des systèmes rythmiques, des approches esthétiques, et des relations à la musique qui sont proches. Le monde arabo-musulman s’étend jusqu’à l’Inde et cela se ressent dans bien des domaines culturels, y compris la musique. Pareil pour les Balkans qui ont communiqué longtemps avec la Grèce, la Turquie, ce qui fait qu’il y a beaucoup de points communs malgré les différences.
 
Nicolas : Le dénominateur, c’est aussi la danse et l’improvisation. On est dans une approche qui est assez simple sur le développement de la mélodie et sur la recherche de timbre, et ça découle sur quelque chose de plus complexe, la signification politique ou sociale de jouer telle ou telle musique à tel moment et à tel endroit.

Quelle est l'histoire de Sanza, ce morceau extrait d’une création commandée par la BNF ?

C’est par le biais de notre label que nous avons été associés à la BNF et que nous avons pu accéder au fonds d’archives sonores Gallica qui est absolument gigantesque, avec des 78 tours libres de droits. L’idée était de travailler avec le sampling et de récupérer des éléments de ces pièces sonores en travaillant justement sur l’accordage des synthétiseurs par rapport aux gammes. Et c’est très intéressant parce que dans tout ce qu’on a écouté, aucun n’est sur une gamme tempérée et aucun n’est similaire.

Sanza est un titre en deux parties, la première enregistrée dans les années 30 en Côte d’Ivoire et le chant sur la seconde partie est celui d’un batelier enregistré au Japon. On a vraiment travaillé sur le côté rythmique, sur la partie texture sonore aussi et de garder le côté polyrythmique et la tonalité qu’il y a dans ces instruments de l’ouest africain comme la Sanza, le Balafon… Vu que c’est un 78 tours, il y a aussi le grain qui est très particulier et très rarement utilisé dans le sampling, donc ça a été aussi intéressant car la majorité des samples sont bien plus récents généralement.

Les arrangements électroniques forment souvent un outil dans votre musique, mais l’on sent aussi de vraies influences techno, comme celle de Kraftwerk par exemple…

On s’inspire des traditions orientales mais on ne se met pas de limite à ce niveau-là. C’est la raison pour laquelle ça ne nous dérange pas, dans le morceau dont vous parlez, de commencer par un Tallava albanais avec des riffs turco-balkaniques et on dérive vers un truc techno fin 70's, à la Kraftwerk et avec des voix presque new-wave. Il y a des choses qu’on ne va pas faire parce qu’on ne les ressent pas esthétiquement, mais on ne se limite pas à une vision étroite de la musique orientale. Et en studio comme en live, on se permet de dériver et de mêler les styles, les ambiances et les territoires de façon un peu improbable pour créer un univers un peu nouveau. Une sorte de kaléidoscope, pas vraiment associé à un territoire en particulier.

La rencontre entre musiques électroniques et orientales est devenue une vraie mode ces dernières années. Y a-t-il un risque de galvaudage selon vous ?
 
Axel : C’est une vraie question qui est difficile à trancher. Aujourd’hui, il n’y a pas de rapport bipolaire dans la musique entre monde occidental et oriental. Avec l’Internet, on a accès à énormément de choses et on peut donc s’extraire de son environnement immédiat. Je pense qu’il est essentiel de faire attention à ce qu’on utilise lorsqu’on puise dans des répertoires orientaux qui peuvent être spirituels, rituels ou religieux. Il y a eu par le passé une polémique sur des chants coraniques utilisés dans un morceau qui a dû être retiré par la suite. Le respect et la connaissance permettent d’éviter ça. Mais ce croisement existe aussi depuis longtemps, et David Byrne et Brian Eno s’y étaient déjà essayé dès les années 80 avec des versets coraniques sur My Life in the Bush of Ghosts.
 
Nicolas : Et puis il y a eu aussi l’inverse ! Regardez Baris Mancho qui a fait une version électro, occidentalisée de la musique turque et il n’y a pas eu la question de l’appropriation culturelle à ce moment là.

Quels sont les instruments traditionnels que vous utilisez sur scène ? Sont-ils difficiles à mêler aux synthés et aux machines ?

Axel : Sur scène, j’ai utilisé un Sitar et un Bağlama turc, qui est un système avec des quarts de ton. Ce qui le rend difficilement adaptable avec les synthétiseurs de Nico, qui sont des instruments à notes fixes. On travaille justement avec des machines qui permettent de jouer des synthés analogiques et de moduler les pitches pour pouvoir adapter ce type de gamme aux synthétiseurs. Du coup, ça permet d’avoir cette touche propre aux répertoires musicaux où ça ne sonnera pas du tout de la même manière s’il n’y a pas ces accordages. Il faut donc trouver des techniques et du matériel analogique spécifique qui commence à être disponible car ce type de système s’est peu à peu globalisé, après avoir été réservé à des marchés indiens ou orientaux.
 
Il y a aussi un aspect transcendantal fort lors de vos concerts. Pourquoi les tenues, les odeurs, l’atmosphère sont-elles importantes ?
 
Nicolas : Ca nous correspond et ça fait un lien direct avec notre groupe. On pourrait se pointer en t-shirts noirs et ça donnerait un truc totalement différent, même avec le même style de musique. C’est un voyage et on essaie de faire voyager, par le regard, par l’odorat.
 
Axel : Un concert, ce n’est pas que de la musique. C’est visuel, olfactif et l’encens permet ça. En Inde et ailleurs, le concert et les cérémonies en général mettent tous les sens en valeur. Il y a de l’encens, c’est très visuel, beaucoup de couleurs. Et nous on le fait à notre manière.
 
Et sinon, pourquoi vos boots sont-elles aussi dorées ?
 
C’est parce qu’elles ne sont pas faites que pour marcher (rires). Mais il y a aussi un truc dans la couleur dorée qui nous correspond beaucoup, et nos câbles aussi le sont. Cette influence Bollywood et un peu clinquante, bling bling rétro, qu’on aime beaucoup. C’est très évocateur et puis c’est intrigant aussi !

Ko Shin Moon

Le premier album de Ko Shin Moon est sorti en 2017 sur le label Akuphone et s'écoute en intégralité par ici.

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