Exclu FIP : le jazz oblique d’Etienne Jaumet

Le 23 octobre 2018 par
Exclu FIP : le jazz oblique d’Etienne Jaumet
Etienne jaumet, le jazz au loin | Lebruman

Écoute intégrale avec le saxophoniste parisien qui publie une relecture cosmique de sept grands standards du jazz.

Deux objets quittent rarement Etienne Jaumet. Son béret – ou un chapeau parfois – et son saxophone, un instrument qui l’a toujours accompagné malgré la myriade d' expériences sonores auquel il s’est frotté. Ancien de The Married Monk, tête pensante du toujours actif trio Zombie Zombie, Jaumet mène bel et bien une carrière solo depuis des années lorsqu’il ne tient pas, aussi, le saxo dans le dernier orchestre psychédélique de James Holden. Alors, lorsqu’il décide de se confronter au jazz monumental dans son nouveau disque Huit Regards Obliques, c’est à travers une relecture géniale et cinglée de grands standards qu’il dévoile, à force de synthés et de TR-808, son amour singulier pour la note bleue.

Pourquoi avoir choisi de confronter le jazz à la musique électronique sur ce nouveau disque ?

Je trouve que ce n’est pas quelque chose qui a été tellement développé, en tous cas pas toujours avec réussite. Bon, il y a eu des choses étonnantes, très libres qui ont été faites avec Herbie Hancock et Paul Bley. Il y a aussi eu des choses plus classiques entre funk et jazz, notamment avec Miles Davis. Mais il y a un truc qui compte dans le jazz, c’est le swing. Retrouver ce swing avec les boîtes à rythmes, c’est quasiment impossible et c’est ce qui a manqué, je trouve, dans le rapprochement electro-jazz des années 90, avec ces samples de batterie assez figés.

J’avais donc envie de laisser tomber justement un peu ce swing et de mettre à la place une boîte à rythmes très minimale, réduite à sa plus simple expression. Et développer ce qui moi me touche le plus dans le jazz, c’est-à-dire l’énergie, le thème, l’improvisation, le rapport au son. Je voulais retrouver cette énergie de la créativité, d’un jazz aventureux. Je l’ai donc fait avec mes moyens, c’est-à-dire les instruments avec lesquels je joue d’habitude,  mon saxophone et les synthés analogiques.

Comment avez-vous sélectionné les 7 titres que vous avez retravaillés ?

J’ai fait à l’affectif, comme je le fais toujours. Ces titres sont ceux que j’ai appris à jouer et qui m’accompagnent depuis des années. C’est une histoire personnelle, des morceaux que je jouais tout seul dans ma chambre et que j’avais envie de faire sortir. C’est une sorte de fantasme que j’ai réalisé, je n’ai pas monté d’orchestre de jazz mais j’ai fait mon orchestre tout seul (rires).

Certaines reprises permettent d’identifier le titre original, d’autres pas du tout comme le Theme from a Symphony d’Ornette Coleman. Comment avez-vous dosé la part d’improvisation ?

Je me suis accroché au thème avant tout. C’était des thèmes qui me hantaient, je les trouvais à la fois simples et pleins d’énergie. Je n’ai pas cherché à aller sur le terrain des musiciens, je ne pourrai jamais jouer comme Coltrane, je voulais faire de la musique tout seul, pas avec un orchestre qui m’accompagne. J’ai fait ce que je maîtrisais déjà, c’est-à-dire faire des orchestrations minimales, au synthé, avec des sons délirants. Ça me semblait cohérent, naturel de faire comme ça, d’associer ces sons analogiques avec ces rythmiques minimales avec le jazz. Pour moi, il y a une grande liberté dans le jazz et c’est ça qui me séduit le plus. J’avais envie de retrouver cette liberté.

Le titre Nuclear War de Sun Ra est presque gospel, votre relecture à contrario est une sorte de club dark et souterrain…

Ce morceau est très étonnant, il mélange à la fois la gravité de personnes qui possèdent le feu nucléaire et des personnes complètement détachées qui répondent « yeah ». Il dit des choses horribles, il parle de radiations et de mutations. Et en même temps, il y a un grand détachement, presque rigolard dans ce titre. C’est quelque chose de très actuel finalement, comme nous qui sommes les spectateurs de notre propre destruction, à la fois amusés et terrifiés par le cours que prennent les choses.

On vous entend souvent sur ce disque, était-ce difficile de chanter sur ces grands classiques ?

Oui, ça a été difficile sur certains titres en particulier. Sur le Theme de Yoyo de l'Art Ensemble of Chicago, je ne peux pas rivaliser avec la chanteuse et mon accent anglais ne fait vraiment pas le poids (rires). Donc j’ai décidé tout simplement de traduire les paroles, qui jouent beaucoup sur les clichés de l’époque sur les Français. Et j’ai utilisé mon micro de téléphone pour la prise de son !

Votre saxophone est depuis longtemps votre marque de fabrique, quel rapport entretenez-vous avec lui ?

C’est le premier instrument que j’ai appris. Pour moi, le saxophone reflète un peu l’âme du musicien, c’est peut-être pour ça que les gens l’aiment autant. Je crois qu’on peut reconnaître rien qu’au son un saxophoniste, ce qui est rarement le cas avec un autre instrument. Le saxo, c’est une sorte de prolongement de la voix. Je me suis mis aux claviers un peu après, et j’ai retrouvé dans les synthés le rapport au son que j’avais avec le saxophone, cette faculté à fabriquer un son bien à soi.

Au-delà du public électronique qui vous suit déjà, pensez-vous que ce disque peut rencontrer une audience jazz plus traditionnelle ?

Je l’espère ! Le public électronique connaît ma démarche artistique et je pense qu’il va s’y retrouver. Par contre, le public jazz a beaucoup moins l’habitude de ce genre de sons. Et peut-être que ma vision du jazz n’est t-elle pas du tout la même que la leur. On peut essayer de définir formellement le jazz, mais je trouve ça très réducteur alors que c’est une musique qui s’est déjà réinventée plein de fois. Il y a encore plein de choses selon moi à creuser, et je n’ai pas peur de tenter des choses même si on me dit que ce n’est pas du jazz.

Un titre original, un seul, figure sur ce disque. Quelle est donc cette « révélation mystique » qui conclut votre album ?

Elle a eu lieu pendant le travail sur le disque, c’est une forme de cheminement. A force de faire ces reprises jazz à l’aide de mes synthés, je me suis convaincu que je pourrai créer un morceau original sur le même principe. Toujours en essayant de faire dialoguer les claviers avec le saxo, et ça a donné ce morceau qui vient comme une révélation. La révélation que je peux moi aussi jouer du jazz, ce jazz très spirituel porté par ce que j’ai appelé une révélation mystique, oui. Je suis content de l’avoir fait car lorsqu’on écoute un disque comme In A Silent Way de Miles Davis, on s’aperçoit que ce n’est pas le thème le plus important. C’est le groove, l’interaction entre les musiciens et l’atmosphère qui s’en dégage qui sont importantes selon moi. Et c’est ça que j’ai cherché à retrouver avec ce disque.

"Huit Regards Obliques", le nouvel album d'Etienne Jaumet, sort le 26 octobre sur le label Versatile.

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