Christian Vander : "John Coltrane m'a tout donné"

Le 12 juillet 2018 par
Christian Vander : "John Coltrane m'a tout donné"
Christian Vander lors de la tournée Magma 40 ans - CATARINA/Getty

Rencontre lors du festival Jazz à Vienne avec le leader et batteur habité du groupe culte MAGMA.

En 1969, le groupe avant-gardiste Magma, fait l’effet d’une bombe avec sa musique percutante, hypnotique et sans concession. La formation inaugure un nouveau style nommé Zeulh, un langage vibratoire céleste qui mène à la transe, "une mémoire cosmique en relation avec l'univers" dixit Christian Vander, qui traverse le paysage musical hors des courants, à nu et sans effets pour mieux exposer la quintessence de son propos. Le 11 juillet, à la suite du fabuleux concert de Supersonic, le sextette de Thomas de Pourquery, les pierres du théâtre antique de Jazz à Vienne accueillaient les ondes telluriques de Magma, que le public recevait avec ferveur.  

Le batteur, pianiste, vocaliste et compositeur, Christian Vander a le goût d’une musique ouverte dans laquelle on retrouve les influences d’Otis Redding, de Stravinsky, Bach, Wagner, Bartok ou encore de Carl Orff. Il est aussi un grand admirateur des batteurs Art Blakey et Kenny Clarke, du phrasé de son maître Elvin Jones. Mais son père spirituel, c'est l'inégalé saxophoniste John Coltrane. Vander souhaite plus que tout, avoir son énergie et son inspiration. 

Coltrane vous a ouvert toutes les portes d’un imaginaire incroyable, vous vous êtes engouffré dedans. Lorsque qu’il est mort en 1967, qu’est-ce qui s’est passé pour vous ?

C’était le choc. Pour moi, tout s’est arrêté. Je n’ai pas analysé ça sur le moment mais il se trouve que j’ai tout fait pour le rejoindre, par tous les moyens. Donc je n'y suis pas parvenu. Comme John m’avait éveillé sur plein de choses et déjà sur sa musique extraordinaire, je me suis dit : Il n’a pas fait ça pour qu’on se laisse partir aussi. Je suis allé en Italie ( j'aurais pu aller n'importe où) avec des musiciens dont je ne savais rien, sauf qu’ils jouaient du rythm'n blues. Je connaissais un peu cette musique. J'ai dit d'accord, je pars, quand vous voulez, où vous voulez. Là-bas, j’ai tout fait pour me détruire. Un jour, un gars m’a repêché dans un club, dans un état lamentable et m’a demandé si je voulais venir jouer avec lui, ce qui m'a permis de survivre. 

A quel moment avez-vous senti l'urgence de revenir en France ? 

A Turin, je me suis levé un matin et j’ai vu la ville complètement illuminée. D'ailleurs je ne m'étais jamais aperçu qu'il y avait des montagnes autour de Turin. Là, j'ai tout vu et aussi, une sorte de lumière, je dirai. Quelque chose me disait, il faut que tu rentres à Paris. J’étais fiancé. A la gare, j’ai téléphoné à Natalina et je lui ai dit : je pars. Je ne sais pas pourquoi mais je dois partir. C’était terrible aussi. En France j’ai joué avec des musiciens qui faisaient une tournée de casinos. A l'écoute de leur répertoire, je leur ai proposé d’essayer de jouer quelques thèmes un peu plus marrant quoi ! On a travaillé des morceaux de Pharoah Sanders. C’était pas du tout la tasse de thé des gars, habillés costards, cravates et nœuds pap. On s’est fait jeter de cette fameuse tournée de 20 dates. En 3 concerts on était dehors. (Rires)

C’est là que j’ai rencontré Francis Moze (1er bassiste de Magma) qui était organiste dans cette formation. Il n’avait jamais joué de basse mais lui, il comprenait mes rythmes, et tous mes contre-temps que les musiciens à l'époque, entendaient comme des temps. J'écoutais beaucoup Elvin (batteur de Coltrane) donc j'étais bien dans l'histoire. Lorsque j'ai cherché un bassiste, je lui ai proposé. Il m’a dit, pourquoi pas. A notre premier concert, tous les musiciens que j’avais contacté avant m’ont dit : mais, qui est ce bassiste ! Je ne leur ai pas dit qu’il n’avait que 3 mois de basse !!

En 1969,  vous montez Magma, entre les yéyés et le Flower Power ... des musiques très éloignées de vous ! 

Moi j'ai échappé à tout ça. J'étais avec ma mère. On n'écoutait que du jazz et évidemment John Coltrane qu'elle m'a fait découvrir. On parlait très peu d'ailleurs. On parlait en terme de notes, de phrasés.

Votre mère jouait d'un instrument ?

Non, mais elle était très musicienne. D'ailleurs c'était une grande danseuse de be-bop, dans les années 50, au club Saint-Germain. Elle était capable de chanter un chorus de Miles Davis, comme ça.

Quel est votre processus de création aujourd'hui ?

Il faut toujours être prêt à recevoir les choses. Je suis prêt en permanence et je préfère qu'il y ait un piano pas trop loin car parfois ça vient comme ça. Je pianote beaucoup quand il s'agit de la musique du quotidien. On pianote, on s'amuse et soudainement, je sens que là il y a une piste. Tiens, voici quelque-chose de nouveau... et là je prolonge. Quelquefois j'ai même pas le temps de le dire et le morceau est délivré en une fois. Parfois je reprend en plusieurs étapes. Le tout c'est la préparation. Être ouvert et en permanence travailler. Je marche, je pense à ça. On peut m'appeler à n'importe quel moment et me dire, à quoi penses-tu? ... A la même chose. Toujours à la musique. C'est un excercice, c'est une discipline aussi qui devient naturelle. Après c'est l'inverse qui n'est pas naturel.
 

Et on travaille le rythme en permanence. N'importe quel musicien. Pour pouvoir avoir beaucoup de liberté et développer beaucoup de mélodies avec peu de notes, il faut avoir un grand sens rythmique. Un gars qui va avoir peu de rythmes en lui, va surcharger. Trop d'harmoniques ! Un autre peut, avec tous les rythmes qu'il a en lui, avec 3 notes, en les déplaçant, créer des mélodies, pourquoi pas à l'infini. 

Qu'est-ce qui vous fait courir aujourd'hui ? 

Je tente d'abord d'être en permanence présent pour la musique. S'il y avait un but, ce serait d'essayer de m'approcher le plus possible des musiciens que j'aime tant, de ces gens extraordinaires. Evidemment Elvin Jones, et John Coltrane qui a toujours donné une clé pour avancer. M'approcher de ça, dans la compréhension de la musique, dans ce que j'arrive à développer. Voilà, c'est tout.

Après avoir remercié chaleureusement le public de Jazz à Vienne, c'est avec cette phrase que Christian Vander a clôt le concert : 

« Et quoi qu’il arrive on pense sans cesse à John Coltrane »

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